Pourquoi j’ai décidé d’arrêter la laine pour la collection hiver 2016-2017 ?

Vous l’aurez peut-être remarqué mais, à part une dizaine de pièces en laine qui sont en fin de série et disparaitront bientôt du site, il n’y a pas de nouveaux modèles en laine pour la collection d’hiver.
Dans un sens, je le regrette, car, comme beaucoup de personnes, j’adore la laine. J’adore me lover dans une grosse écharpe en laine, porter mon pull en laine fétiche les dimanches de pluie et de froid et mettre ma tête bien au chaud dans un gros bonnet tout doux.
Seulement voilà, ça c’était avant que je ne me pose beaucoup de questions sur l’exploitation animale.

Juste - photo laine
Juste - écharpe en laine

Flashback : 2013, 1ère collection hiver 100% laine, traçable et écologique

En 2013, alors que je travaille sur ma 1ère collection d’hiver, je ne me pose même pas de question. Bien sûr, la collection d’hiver sera en 100% laine mais aussi 100% traçable et écologique. J’écarte tous les fournisseurs qui n’ont dans leur catalogue que de la laine provenant de grandes exploitations, notamment australiennes ou néo-zélandaises car je sais que les conditions d’élevage ne sont pas au top là-bas où un rendement maximal est de rigueur, ce qui exclut souvent le bien-être animal et un questionnement autour de la protection de l’environnement et de l’écologie. Je n’écoute pas les agents commerciaux que je rencontre pendant cette année-là et qui me montrent de magnifiques catalogues de cachemire. Pourquoi ? Car je sais que c’est un désastre écologique qui appauvrit les terres du Cachemire, de Mongolie et de Chine dû à l’explosion du cachemire « pas cher » dans nos magasins occidentaux. J’écarte tous les mélanges de laines car ils sont encore plus difficiles, voire impossibles à tracer. J’écarte en gros tout ce qui vient de loin (je ne pourrais jamais y aller faire mes reportages de traçabilité) et tout ce qui n’est pas traçable. C’est-à-dire 99,9% de la laine que je trouve auprès de filatures françaises, sur les salons et dans mes recherches internet.

Parmi toutes mes recherches, heureusement, il y a un acteur qui se dégage, une filature nichée au fin fond de la Creuse qui propose une seule qualité de laine traçable et française : le mérinos blanc d’Arles. Le gérant connaît bien l’exploitation, les mérinos sont bien traités, ils pâturent toute l’année à l’extérieur, se nourrissent d’herbe, transhument dans les montagnes en été pour éviter les chaleurs de la plaine et ne sont élevés que pour la laine (et non la viande). Cerise sur le gâteau, la laine est tellement belle qu’elle peut être tricotée au naturel, sans teinture.

Une victoire de courte durée...

Victoire ! Tout ce que je recherchais. Ni une ni deux, j’achète mes cônes de fils, la filature les teint dans un grand souci écologique (produits écologiques utilisés pour les lavages, les adoucissants,… cuve de traitement des eaux usées toute neuve, recyclage des déchets, recyclage de l’eau chaude…) et je garde une partie de la laine qui sera tricotée dans la couleur naturelle du mérinos. Je suis aux anges ! La laine est très douce, elle est belle. Mais cette joie ne dure pas. La 2ème année, on m’annonce qu’il n’y a plus de stock de cette laine et qu’une marque espagnole de plaids a désormais l’exclusivité sur la totalité de la production de cette exploitation de mérinos. Grosse déception ! Mais comme il en faut plus pour me décourager, je me remets à la recherche d’une laine similaire. J’ai appris pas mal de choses depuis mes dernières recherches. Il n’existe que la laine de mérinos qui soit locale (française), traçable et dont les conditions d’élevage sont quasiment garanties puisqu’il existe assez peu de très grandes exploitations en France. Je rencontre alors un agent commercial qui me présente une qualité de mérinos d’Arles très belle, filée par une filature à Castres. Je sors ma 2ème collection en 2015. Jusqu’ici tout va bien me direz-vous ?

Seul hic, lorsque je vais visiter l’exploitation de mérinos, je me rends compte que les brebis sont élevées, non pas pour leur laine, mais pour la viande de leurs petits. Les agnelets sont achetés et revendus par des négociants internationaux, surtout pour les marchés Italien et Maghrébin. Ils sont abattus hors de France, car on recherche toujours les coûts les plus bas, même pour ce marché. L’exploitant n’a pas d’informations précises sur les acheteurs de ses agnelets ni sur les conditions d’abattage, ni sur les lieux d’abatage, ni sur leurs conditions de transport. Imaginer que les brebis assisteront au départ de leurs petits, pendant 10 ans, année après année, m’a brisé le cœur.

La filière du lin : une fierté au quotidien !

J’ai choisi de créer cette entreprise et j’y ai mis mes valeurs, mon cœur. Il m’a semblé évident qu’en entrant dans ce « circuit » de la marchandisation des animaux, je faisais partie de quelque chose qui ne me plaisait pas, ne me convenait pas, était en porte-à-faux avec mes valeurs et mon éthique personnelle. C’était déjà justement pour sortir d’un système qui ne me correspondait pas dans le secteur de la mode (l’opacité des lieux de production, des conditions de travail, l’anonymat des travailleurs, la pollution de la planète, les problèmes de santé des travailleurs) que j’ai créé ma société en 2014. Il m’a paru évident que ce n’était pas pour rentrer dans un nouveau système ou circuit qui ne me convient pas non plus.

J’ai pris la décision assez rapidement de ne pas continuer avec la filière de la laine mais il m’a fallu du temps pour analyser pourquoi. La décision a d’abord été fondamentalement intuitive mais je n’arrivais pas y à trouver un fondement logique. Certaines personnes de mon entourage écoutaient mes états d’âme et me disaient que ma production textile n’avait rien à voir avec la vente des agnelets en boucherie. Que c’était deux secteurs différents. J’opinais mais je ne restais pas satisfaite de cette filière de production, comme la filière du lin par exemple qui me remplit de fierté.

La question qui suivait a été : par quoi remplacer la laine ? Pour moi, il n’y avait aucune matière qui peut remplacer la laine, son confort, son enveloppement, son toucher, sa chaleur. Après avoir visité la Confédération Européenne du Lin et du chanvre, j’ai vu quelques développements de tricotage rectiligne pour l’hiver et j’ai donc décidé de me lancer dans le lin d’hiver.

Le lin, la nouvelle laine végétale

J’ai rencontré Laurent Demaegt qui est agent de fils européens et qui connait extrêmement bien le lin. Il m’a présenté des tricoteurs comme A. Ferreira & Filhos avec lequel j’ai développé le pull, l’écharpe et le béret qui seront vendus sur le site à partir du mois de novembre. Nous avons essayé de travailler le lin comme de la laine, avec une petite jauge, afin d’obtenir une maille épaisse. Le résultat est à la hauteur de mes espérances. Le lin ne me déçoit jamais. Il est la fibre parfaite en toutes circonstances. Je continue mes développements avec diverses usines au Portugal, autant en tricotage jersey qu’en tricotage rectiligne, afin de pouvoir proposer toujours plus d’alternatives et de modèles différents à mes clients..